L’équilibre collectif, 1er axe de travail d’Improvie

L’objectif de ce premier axe est d’être ensemble, ou plus précisément de chercher l’équilibre entre les aspirations et entre les moyens de tous les membres du groupe. Dans Improvie on appelle « aspirations » tout ce vers quoi peut tendre une personne à un instant T : ses préférences musicales, son inspiration, ses envies/besoins (par exemple d’expression, de créativité, de partage, d’intensité, de douceur, etc)… Et on appelle « moyens » ses capacités, compétences, outils disponibles pour nourrir ses aspirations : son niveau actuel par rapport à une compétence particulière comme par exemple de reproduire un certain rythme ou de trouver une certaine harmonie, son état de forme physique ou morale ce soir-là…

Dans un groupe de dix personnes, tout le monde n’a pas les mêmes aspirations, ni les mêmes moyens. Une majorité du groupe peut se régaler pendant une demi-heure à chanter des choses très rythmées tandis qu’une ou deux personnes seront peut-être frustrées car elles aimeraient au contraire quelque chose de très lent et doux à ce moment-là. Une personne très à l’aise rythmiquement peut lancer un rythme très complexe et difficile, tout le monde peut avoir très envie de le suivre, mais peut-être que la majorité du groupe ne va pas arriver à accompagner le rythme confortablement, voire pas du tout pour certaines personnes. Alors avec toutes ces différences, qui en plus peuvent changer d’un cours à l’autre et même d’une minute à l’autre, comment augmenter les chances de satisfaire tout le monde ?

Une première étape va être de se connaître les uns les autres : parler, échanger les expériences, partager des informations qui pourront aider à mieux prendre soin les uns des autres. Dans chaque groupe Improvie on rédige ensemble, littéralement, ce qu’on appelle la carte des préférences. Cette carte contient autant de colonnes que de membres du groupe, ainsi qu’une colonne intitulée « préférences de groupe ». Au fil de la formation, chaque personne y écrit (et met à jour si besoin) toutes les choses en rapport avec ses aspirations et ses moyens qui lui semblent pouvoir être utiles aux autres pour contribuer à son expérience (par exemple qu’elle apprécie qu’il y ait assez de temps de silence avant le début d’une nouvelle improvisation pour lui permettre de sentir si elle a l’élan de la démarrer, ou qu’elle aime qu’il y ait régulièrement des moments où le groupe chante à faible volume car elle a les oreilles sensibles et c’est pénible pour elle quand le groupe chante très fort pendant trop longtemps de suite, etc). Quand on remarque que tout le groupe, à l’unanimité, partage une préférence, on l’écrit alors dans les préférences de groupe. La carte des préférences est mise à jour presque à chaque séance, ne risquant donc pas de figer quoi que ce soit ; elle est un outil visant à la fois à donner des repères collectifs (préférences de groupe) et à mieux pouvoir contribuer, quand on en a l’élan, les uns pour les autres (préférences individuelles).

Une deuxième sphère de travail, un des fondements d’Improvie, est la notion de rôles. Dans un groupe de musique, chaque personne ne joue généralement que d’un seul instrument. Cet instrument a bien sûr un son particulier, ainsi qu’une fonction particulière au sein du groupe, selon des codes souvent stylistiques. Par exemple dans la pop, le chanteur est « devant » dans le mixage et sur scène, le bassiste a un rôle rythmique et d’appui harmonique, etc… Ces fonctions, ou rôles, permettent notamment la complémentarité, le relief et la clarté. Dans un groupe de chant improvisé où tout le monde est libre de chanter ce qu’il veut, où tout le monde a le même instrument, un instrument particulièrement polyvalent comme la voix, ces qualités ne sont pas évidentes à maintenir. Et ces qualités sont presque toujours notées dans les préférences de groupe de la carte des préférences ; après quelques semaines d’expérience, tout le monde est généralement d’accord pour préférer le plus souvent quand la musique leur semble claire, « pas trop chargée », qu’il y a de l’espace rythmique et harmonique mais aussi que les différentes voix « se répondent, s’imbriquent, se complètent ». On joue donc à recréer des rôles occupant une fonction particulière, comme dans un groupe de musiciens, avec une première distinction fondamentale entre le rôle de soliste (ou parfois duettiste), qui est devant et s’affirme, et les nombreux rôles d’accompagnement, qui sont au service (du soliste et/ou de l’ensemble). Les rôles ne sont ni pré-définis ni figés, on peut choisir de changer de rôle à tout moment. Une partie des exercices travaillés en cours, surtout la première année, permettent à chacun d’expérimenter tous ces rôles, de les échanger de manière fluide en pleine improvisation, et d’en affiner de plus en plus les particularités.

Une troisième sphère de travail est le langage gestuel. Comment, dans un groupe de chant improvisé où tout le monde est libre de chanter ce qu’il veut, sans devoir parler au milieu d’une improvisation, pouvoir signaler par exemple qu’on va bientôt s’arrêter, qu’on s’arrête mais qu’on va reprendre bientôt, qu’on est en train de changer d’harmonie, qu’on galère ou au contraire qu’on se sent bien et qu’on aime ce qui est chanté, etc ? Ou comment demander au groupe ou à une personne en particulier de continuer à faire tourner la même chose, que quelqu’un nous soutienne dans notre partie, que le volume augmente ou diminue, de tenir un certain accord, d’accélérer ou ralentir le tempo, etc ? Une quarantaine de gestes appris en première année, chaque geste ayant trois utilisations différentes selon s’il est utilisé pour signaler aux autres ce qu’on est en train de faire, pour le demander au groupe ou pour le demander à une personne en particulier, soit plus d’une centaine de messages différents, permettent de communiquer pendant les improvisations afin de les structurer, les faire évoluer, dialoguer, pour mieux co-créer. L’apprentissage de ces nombreux gestes peut être un frein à la spontanéité et au lâcher-prise dans un premier temps, le but étant de les utiliser beaucoup en début de formation pour bien les assimiler, afin de pouvoir les utiliser avec fluidité dans un deuxième temps, à chaque fois qu’ils peuvent améliorer l’expérience individuelle et collective.

Enfin on travaille également sur cinq autres sphères : parler en « je » (dire par exemple « je me suis senti relié au groupe » plutôt que « on était bien ensemble ») afin d’éviter les confrontations de perceptions quand on parle de ce qu’on a vécu, la relation au groupe et à chacun de ses membres, un modèle d’analyse de l’improvisation visant à mieux comprendre et discerner ce qui se passe objectivement de ce que ça nous fait subjectivement, les déplacements et le positionnement dans l’espace, étant donné qu’on chante en cercle pour mieux se voir et s’entendre, et enfin l’écoute, de soi, de chacun des membres du groupe, et de l’ensemble.

L’axe de l’équilibre collectif peut être vu comme la recherche permanente d’une co-création interdépendante, à la fois d’un point de vue humain (que chacun se sente « à sa place ») et d’un point de vue musical (que toutes les voix forment un ensemble).