La posture intérieure, 2ème axe de travail d’Improvie

L’objectif de ce deuxième axe est d’être à l’aise et d’être à fond, ou plus précisément de s’impliquer pleinement, d’accueillir et d’apprécier autant que possible tout ce qui arrive, quoi qu’il arrive (même et surtout quand ça ne va pas dans le sens de nos préférences).

« S’impliquer » veut dire ici participer, s’investir, rester engagé dans ce qui se passe, au lieu de par exemple arrêter de chanter en cas de difficulté, ou continuer à chanter mais attendre intérieurement que ça change ou que ça s’arrête, penser à autre chose, etc.

« Accueillir » implique ici de ne pas nier ou rejeter les émotions, les frustrations, les désirs, ni de retenir l’énergie intense, parfois explosive, qui peut nous traverser quand on improvise. Il s’agit justement de ne pas opposer de résistance, d’apprendre à dire « bienvenue » aussi bien aux évolutions musicales qui ne nous plaisent pas au premier abord qu’aux sensations et aux pensées désagréables qui nous traversent.

Enfin « apprécier », aimer, savourer si possible ce qui se passe, même quand quelque chose ne nous plaît pas au premier abord, en se concentrant si nécessaire sur un aspect qu’on peut apprécier dans la situation (comme par exemple la bienveillance ou le soutien qu’on peut s’apporter mutuellement) au lieu de ce qui « pourrait » ou « devrait » être autrement.

Les obstacles qui semblent les plus courants sont avant tout les jugements qu’on porte intérieurement sur soi (je suis nul, je fais toujours la même chose, je devrais pouvoir faire ceci ou cela), sur les autres (il ou elle est comme ceci, comme cela, ou ne devrait pas faire ça), ou sur la musique (c’est moche, c’est faux, c’est trop comme ceci ou pas assez comme cela)… mais aussi les peurs, les habitudes contrôlantes, et le manque de « centrage » ou tensions et blocages corporels.

Alors comment faire avec ces obstacles ? Une réponse très répandue pourrait être de travailler pour devenir de meilleurs musiciens et de meilleurs improvisateurs, en partant du principe que progresser nous aidera à nous détendre et à savourer davantage. C’est un des points sur lesquels Improvie se distingue de nombreuses approches pédagogiques musicales : on ne considère pas que la satisfaction découle de la progression et que la progression passe donc en premier, au lieu de ça on considère la satisfaction et la progression comme deux notions bien distinctes, on traite la recherche de satisfaction indépendamment de la progression et en termes de priorité on fait passer cette recherche de satisfaction en premier. Autrement dit on ne veut pas travailler dans le but d’être plus satisfait, depuis une énergie de manque ou frustration. On veut avant tout apprendre à être aussi satisfait que possible de ce qui est là dans le présent, aussi « imparfait » que ça puisse être, et ne travailler que depuis une énergie de curiosité, d’exploration, de joie, pour le plaisir du travail en lui-même.

L’axe de la posture intérieure ne contient que deux sphères de travail : « L’accueil des petites voix » et « chevaucher l’élan » :

L’accueil des petites voix est un processus permettant de nous mettre en relation avec les différentes « parts de nous » (qui se manifestent par des pensées souvent contradictoires) et de faire alliance avec elles, à la fois pour qu’elles ne perturbent pas notre expérience et pour prendre en compte leurs aspirations. Il s’agit par exemple, quand une pensée comme « j’en ai marre de faire toujours la même chose » nous traverse pendant une improvisation et suscite des sensations désagréables, de le remarquer et de décider de se mettre en relation avec la part de nous qui a pensé cela, parfois immédiatement, mais le plus souvent plus tard après l’improvisation. On écoute alors tout ce qu’a à dire cette part insatisfaite de nous, on accueille son insatisfaction en essayant de se relier aux sentiments et aux besoins qui en sont la sources. Par exemple une pensée comme « j’en ai marre de faire toujours la même chose » peut indiquer une frustration due à un besoin insatisfait d’évolution ou de découverte. On cherche ensuite éventuellement s’il y aurait un petit pas à faire pour aller dans le sens de ce besoin d’évolution ou de découverte, comme par exemple commencer la prochaine improvisation en allant explorer volontairement un rythme différent de ce qui nous vient d’habitude. Le fait d’écouter notre insatisfaction, de lui donner de l’empathie et de chercher calmement, à froid, une solution pour qu’elle soit plus satisfaite, permet d’être de plus en plus apaisé. Cela nous permet également de progresser plus efficacement, nos démarches d’apprentissage devenant de plus en plus mesurées et adaptées aux besoins du moment.

Plus nos « petites voix » seront tranquillisées grâce à la sphère précédente, plus nous serons disponibles et présents à ce qui se passe en nous et à l’extérieur de nous. On va alors pouvoir se concentrer sur une des clés les plus importantes d’Improvie : chevaucher l’élan. Presque toute personne ayant au moins un peu d’expérience du chant improvisé a déjà vécu à un moment ou à un autre, même très brièvement, une sorte d’état de « transe », de « lâcher-prise total », de « magie ». Cet état peut être décrit différemment par les gens qui l’ont expérimenté, mais on y retrouve souvent une absence de contrôle conscient de sa voix et/ou de ses mouvements, un plaisir intense, une forte sensation de connexion ou de communion avec les autres personnes, et une altération de notre perception du temps. Cet état s’apparente à ce qu’on appelle l’état de « flow » en neurosciences, ou à « se laisser porter par le mouvement de la vie » dans des voies spirituelles. J’appelle ça « chevaucher l’élan », l’élan étant le symbole de ce mouvement qui nous traverse apparemment indépendamment de notre volonté, qu’on ne veut pas chercher à anticiper par une habitude de contrôle, ni laisser passer par peur ou simplement parce qu’on n’est pas entraîné à le sentir, mais qu’on veut apprendre à chevaucher instant après instant.
C’est en quelque sorte l’exercice ultime d’Improvie, l’axe de la posture intérieure visant avant tout à pouvoir chevaucher l’élan aussi souvent que possible, l’axe de l’enrichissement des moyens à ce que notre élan soit aussi libre et créatif que possible, et l’axe de l’équilibre collectif à ce que nos élans aillent dans la même direction (même sans emprunter exactement le même chemin).

Ce deuxième axe peut donc fortement s’apparenter à du développement personnel. On y touche directement à l’intimité de la personne, ses sentiments, ses besoins, ses peurs et ses blocages, et on travaille aussi bien sur le corps que sur le fonctionnement mental habituel. Ce travail a forcément des répercussions sur la vie de tous les jours ; il n’a cependant pas pour but que les gens se sentent mieux dans leur vie, ça n’est qu’une conséquence éventuelle, le travail de la posture intérieure visant avant tout à améliorer l’expérience du chant improvisé, et passant après le premier axe, donc au service de la co-création. On s’en tient par conséquent à travailler sur ce que suscite le chant improvisé, et même dans ce cadre on évite d’aller trop en profondeur à certains niveaux, notamment des blocages liés à des blessures du passé, Improvie n’étant pas une thérapie.