Improvie c’était quoi ?

     Le temps passe et m’éloigne doucement de cette histoire appelée « Improvie » qui s’est déroulée entre les étés 2013 et 2019. Étrangement, j’ai très peu écrit et communiqué dessus à l’époque, alors même que j’aurais eu assez de matière pour remplir un ou plusieurs livres. Plus réaliste qu’écrire des livres, j’aurais pu partager des centaines de statuts Facebook basés sur les expériences vécues chaque semaine pendant six ans. Mais je n’avais pas l’élan et je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Je trouve cela dommage, l’histoire aujourd’hui terminée, que seules les personnes qui l’ont vécue s’en souviennent (ainsi que quelques ami·e·s qui nous côtoyaient de près). J’écris aujourd’hui comme un hommage à cette histoire, pour honorer son souvenir.

     Une part de moi secoue la tête en commençant cet article que je voulais écrire depuis plus d’un an. La même peut-être qui m’a retenu d’écrire à l’époque, qui était tellement embarrassée à chaque fois que l’on me questionnait sur Improvie, prise de vertige devant la quantité d’informations qu’il lui semblait nécessaire de fournir, et anxieuse de ne pas savoir transcrire en mots le plus subtil et le plus important. C’est bien un livre entier qu’il faudrait pour peut-être faire honneur au sujet, affirme cette part, mais je renonce à écrire ce livre-là. Tant pis si cet article ne transporte qu’une once de la magie de cette histoire, et tant pis pour tous les détails qui seront oubliés.

     Improvie a commencé le 23 septembre 2013. Cela faisait quelques trois ans que j’étais fou d’improvisation et deux ans que je commençais à l’enseigner. Je n’avais encore rencontré que peu d’enseignant·e·s en chant improvisé et parmi eux personne qui semble proposer exactement ce dont je rêvais : développer la co-improvisation dans une multiplicité stylistique et avec une qualité musicale équivalente à de la musique non-improvisée à tous les niveaux ou presque, en grand comme en petit groupe. Le défi ne me faisait pas peur, au contraire je me sentais très confiant. Les idées arrivaient sans y réfléchir, je me souviens par exemple remarquablement bien du jour où dans le bus, le nom du projet m’est venu avec une impression d’évidence alors que je pensais à complètement autre chose. J’avais pour puiser mon inspiration les milliers d’heures de pratique, d’écoute, d’analyse et de réflexion des trois ans qui venaient de passer, et bien sûr ma passion brûlante pour les improvisations de Bobby McFerrin (et de certains de ses compères comme Rhiannon, Joey Blake, David Worm et Christiane Karam). Improvie est rapidement devenu mon jeu préféré, plus passionnant pour moi que d’écrire et de chanter mes chansons, que tous mes autres projets personnels ou professionnels.

     Treize personnes se sont inscrites à cette première année, de niveaux différents mais majoritairement débutants. C’était un cours hebdomadaire qui durait deux heures, en plus duquel y avait déjà une semaine sur deux des exercices à faire au looper, à enregistrer et à m’envoyer (en réussissant les consignes, sans quoi l’exercice était à refaire) afin de valider le cycle 1. La formation était prévue sur deux ans.
     Bien que passionnante, cette première année n’a pas dans ma mémoire le goût enchanté des cinq suivantes. On était dans un local moins adapté que par la suite, il y a eu beaucoup d’absences et de désistements en cours d’année, j’étais évidemment moins clair et ajusté dans ma proposition, et surtout il n’y avait pas encore cette dimension du cœur qui allait devenir essentielle par la suite. Ou en tout cas cette dimension n’était pas aussi développée, on ne parlait pas de nos émotions, j’étais focalisé avant tout sur des objectifs musicaux.
     La seule vidéo d’Improvie que j’ai rendu publique est celle du petit concert qu’on a donné à la fin de l’année. C’était de la co-improvisation (dans le sens où tout le monde était libre de chanter ce qu’il voulait, de suivre ou non les éventuelles demandes, de faire un solo n’importe quand, etc), sauf une circlesong entre 2:45 et 3:16, et le dernier morceau à partir de 4:03 qui était à moitié co-improvisé et à moitié dirigé par moi. Il y avait déjà les bases de mon approche, à savoir un système très codifié (avec de nombreux gestes de communications et habitudes collectives) permettant une musique structurée tout en laissant le libre arbitre afin de démultiplier les potentialités. J’ai beaucoup de plaisir à revoir cette vidéo de temps en temps. On était encore loin de mon rêve, en termes de composition et d’exécution musicale comme en termes de qualité de présence et de connexion, mais après seulement un an et avec un groupe de chanteur·se·s si peu expérimenté·e·s, j’étais (et suis toujours) fier du résultat.

     Quand seulement quatre ou cinq personnes ont validé ce cycle 1, j’ai facilement accepté qu’il n’y aurait pas tout de suite de cycle 2. J’ai lancé deux cours au lieu d’un, un nouveau cycle 1 plus strict (avec cette fois un projet de formation sur trois ans au lieu de deux) et un « atelier tout public » avec une formule allégée. Le cours de cycle 1 est passé de deux à trois heures, désormais il avait lieu chez moi. Mon modèle pédagogique prenait forme et s’affinait grâce à l’expérience de la première année. Plus important, j’ai vécu cet été-là des expériences personnelles très fortes, notamment en retournant pour la deuxième fois à Omega, ou surtout en participant à ma première Session Ephphata qui m’a bouleversé. J’ai reconnecté à ma dimension spirituelle endormie depuis une dizaine d’années, et c’est dans un état d’esprit exalté, quasi mystique, que j’ai démarré la deuxième année. J’ai emprunté à Jean-Paul Prat plusieurs idées clés, comme se concentrer sur le mouvement de la pulsation comme un outil d’enracinement et d’alignement, danser librement sur des morceaux de musique au début du cours, et puis se poser dans le silence et parler longuement de ses ressentis.

     La forme du cours a peu évolué par la suite. D’abord un temps d’étirements et de dépose/célébration (on nomme de manière succincte les choses qui nous encombrent / nous réjouissent), un ou deux morceaux sur lesquels danser, puis un jeu de rythme et d’improvisation du genre des « passes de clap » que je fais encore au début de la plupart de mes mes stages, ou souvent un « GoGo » collectif. Une phase centrale de travail sur une des (20-30) notions du modèle d’apprentissage, suivie d’une pause. Une phase de pratique libre en co-improvisation, suivie d’une longue phase de partage de ressentis et de discussion (environ un tiers du cours).
     Cette dernière phase a quant à elle nettement évolué après que j’ai découvert la CNV (Communication Nonviolente) de Marshall Rosenberg et d’Isa Padovani en mars 2015. J’ai rapidement intégré la CNV au modèle et Improvie a fini de planter fermement un pied dans le développement personnel et spirituel. C’est à partir de la rentrée 2015 que tous les ingrédients principaux ont été réunis : mon approche geek de l’apprentissage musical, la prise de risque de l’improvisation, les outils concrets de la CNV pour ouvrir les cœurs, une spiritualité discrète, et bien sûr la magie unificatrice du chant collectif.

     Ce paragraphe n’intéressera probablement que moi donc sautez-le allègrement. Pour l’historique, j’ai donné 360 cours en tout. La 1ère année il y avait un cycle 1. La 2ème année il y avait un nouveau cycle 1 et un atelier tout public. La 3ème année il y avait un cycle 2a (avec des gens du cycle 1 de l’année précédente), un cycle 2b allégé (avec des gens de l’atelier tout public) et un cycle 1 (début de la « deuxième promo »). La 4ème année, 2016-2017, ça y est il y avait un cycle 3, un cycle 2 (deuxième promo) et un dernier cycle 1 (troisième et dernière promo). Puis la 5ème année il y avait un cycle 3 (deuxième promo) et un cycle 2 (troisième promo). La 6ème année il y avait le dernier cycle 3. Les groupes étaient de 6 à 13 personnes. Une cinquantaine de personnes en tout ont participé à l’aventure, dont vingt-trois ont fini les trois cycles. 

     En plus des cours, il y avait quelques concerts (2 à 4 chaque année) où des gens de toutes les promos étaient rassemblées pour co-improviser, le plus souvent à la cité internationale à côté du cinéma (c’était public mais relativement calme, c’était couvert et il y avait une réverbération acoustique bien particulière). Et il y avait aussi des « soirées inter-cycles » où l’on se réunissait à une quinzaine pour co-improviser dans une pièce et manger, boire et discuter dans l’autre pièce. A une époque il y a eu aussi des soirées de pratique pour chaque promo. Il était aussi possible de visiter le cours des autres promos. En tout, cela faisait entre 100 et 120 heures de présentiel par groupe chaque année.  

     Et puis il y avait tout le non-présentiel. Déjà tous les cours étaient intégralement filmés et les vidéos immédiatement mises à disposition en privé sur YouTube. Cela servait notamment aux absent·e·s qui s’engageaient à regarder les vidéos de ce qu’ils avaient manqué.
     Ensuite à partir de la deuxième année j’ai commencé à enregistrer 99 « vidéos d’aide » où j’expliquais des notions et montrais des exemples au looper (j’ai compté, il y a un peu moins de 25 heures de vidéos dans cette playlist).
     Puis il y avait le fameux suivi individuel. Tout le monde avait un looper et était équipé pour s’enregistrer en train d’improviser avec (via un enregistreur externe comme un ZoomHX pour pouvoir enregistrer les solos et tout le processus de création/évolution). Environ toutes les deux semaines, je donnais les consignes d’un nouvel exercice à enregistrer. Au début ces « devoirs » étaient obligatoires, assez vite ils sont devenus optionnels car trop de personnes ne tenaient pas le rythme (et je n’aurais peut-être pas non plus pu tenir le rythme des retours si tout le monde s’y était mis). La plupart du temps ces exercices étaient les mêmes pour tout le monde, mais plusieurs fois dans l’année je donnais à chaque personne un exercice personnalisé. Les gens étaient encouragés à s’exercer autant que possible chez eux, et à chaque fois qu’ils s’exerçaient de prendre aussi le temps pour au moins une improvisation complètement libre (à l’image de ce qu’on faisait en cours : un temps pour travailler et un temps pour pratiquer spontanément). Ils enregistraient tout et choisissaient deux enregistrements à m’envoyer avant la date limite, une impro libre qu’ils aimaient bien et leur meilleure version de l’exercice. Puis je leur faisais des retours. Au départ c’était des retours écrits, puis à partir de septembre 2015 j’ai commencé à faire des retours vidéos, où je me filmais en train d’écouter les enregistrements reçus et de les commenter en direct. J’écoutais, je célébrais tout ce que j’appréciais, je décrivais les processus employés, je faisais quelques suggestions, parfois j’improvisais un peu en même temps, dans une vidéo qui durait entre un quart d’heure et une heure. Là aussi j’ai compté (ça a été long), en tout j’ai enregistré plus de 154 heures de vidéos de retours individuels (sans compter le co-suivi).
     Ce n’est pas tout pour le non-présentiel… Il y avait aussi des dossier partagés en ligne, un par promo et un autre toutes promos confondues, où les gens étaient invitées à partager leurs improvisations préférées au looper. Chaque semaine on pouvait ainsi écouter et éventuellement commenter plein d’enregistrements différents.
     Enfin pendant environ les deux dernières années, il y a eu un système de « co-suivi ». Les personnes impliquées (une quinzaine) étaient répartis en groupes de 3-4 (qui changeaient tous les trois mois), elles s’envoyaient des enregistrements et se faisaient des retours, selon un fonctionnement différent selon chaque groupe (fréquence des partages d’enregistrements, fond et formes des retours, degré d’engagement, etc). 

     Le modèle d’apprentissage, parlons-en tout de même, a assez vite été divisé en trois axes, chaque axe contenant un certain nombre de notions et de sous-notions. Ces trois axes étaient l’équilibre collectif (comment fonctionner au mieux ensemble), la posture intérieure (comment à la fois être impliqué, être à l’aise et s’éclater), et l’enrichissement des compétences (comment acquérir davantage de liberté et gagner en qualité). Ce troisième axe était le plus adapté à travailler seul·e au looper, en improvisant selon des contraintes spécifiques, en termes d’harmonie, de mélodie, de rythme, de timbre, d’articulation, de langage, de composition/arrangement, de déroulement de l’improvisation (introduction, évolutions, transitions, durée, fin, etc), solos, beatbox, etc. Explorer tout et son contraire, cibler et travailler nos envies ou nos fragilités pour devenir des musicien·ne·s plus solides, polyvalent·e·s et libres.
     Le deuxième axe, ou comment garder une posture ouverte et investie au gré des surprises, pouvait aussi être travaillé seul·e, mais présentait souvent plus de challenge ensemble. La CNV était l’outil privilégié pour accueillir et gérer le stress, les peurs, les doutes, la dévalorisation, la frustration ou la colère, épreuves apparemment inévitables dans une pratique régulière de la co-improvisation. On parlait aussi de « chevaucher l’élan »… concept bien moins tangible, j’utilisais l’image de l’élan (d’abord dans le sens de la force d’entraînement, puis l’image de l’animal s’est joyeusement imposée) pour parler d’une force motrice bien particulière, un mouvement spontané qui échappe à tout contrôle conscient et toute anticipation, mystérieusement ajusté, aligné avec tout notre être (on peut faire un parallèle avec le concept de « flow »). Si l’élan (pensez donc à l’animal) est cette force motrice qui passe en nous à chaque instant mais qu’adultes nous n’écoutons plus, dans Improvie nous (ré)apprenions à « chevaucher » cet élan, à trouver la combinaison d’écoute attentive et de détente/confiance qui nous aide à garder nos voix dans le creux de la vague.
     Enfin le premier axe, le collectif, faisait appel à toutes sortes de ressources, la CNV encore (avec les autres cette fois), mais dans le feu de l’action plutôt l’écoute et ses multiples modulations, l’intention de favoriser l’oeuvre collective aux préférences individuelles, la prise en compte des moyens disponibles, la réorganisation perpétuelle des rôles et fonctions musicales (par exemple quand quelqu’un lâche sa partie pour démarrer un solo, on regarde aussitôt si sa partie était importante et si oui qui peut le remplacer), un vocabulaire d’une soixantaine de gestes codifiés permettant de donner toutes sortes d’informations et de faire toutes sortes de demandes (que l’on peut refuser si cela ne nous semble pas la meilleure stratégie sur le moment).
     On parlait beaucoup de tout ça. Je ne croyais pas (et je n’ai pas encore changé d’avis) qu’à 6-12 co-improvisateur·rice·s, une musique divine puisse naître seulement d’une chevauchée d’élan réussie, d’une écoute et d’une présence optimales. Selon moi il y a des moments pour se concentrer sur la « posture intérieure », par exemple pendant des solos ou quand on est collectivement installé dans quelque chose qui semble bien tourner, ou bien sûr quand on a des « petites voix » qui nous maltraitent intérieurement. Mais je ne crois pas pouvoir musicalement improviser ce que je n’ai pas assimilé, d’où le troisième axe d’enrichissement des compétences à développer en parallèle. Et en co-improvisation libre comme on le faisait, à plus de trois ou quatre personnes (on était 8-10 le plus souvent), pour que la musique soit claire, agréable à l’oreille, et pour qu’elle puisse évoluer harmonieusement (ce qui bien sûr n’est pas l’objectif de tout le monde, mais c’était le mien), je n’ai pas encore trouvé d’autre solution que de passer des heures et des heures à mettre en place des codes, des habitudes d’actions et de réactions adaptées à toutes les situations (et elles sont nombreuses), de la structure. Un travail bien moins planant que de chevaucher l’élan, mais qui à condition d’être pleinement intégré, n’enlève rien à la spontanéité et démultiplie à la fois les qualités et les possibilités de l’œuvre.

    Trois ans et tout ce qui allait avec n’étaient pas de trop pour tout ça, loin de là. C’est pour cela que j’ai arrêté de donner des stages ou des cours de co-improvisation, c’était trop de travail. J’adore conduire des circlesongs, je ne m’en lasserai probablement jamais, j’y vois plusieurs avantages par rapport à la co-improvisation. Mais je continue à croire que la co-improvisation peut aller beaucoup plus loin, être beaucoup plus belle et puissante, grâce à l’alchimie des créativités. Pour moi c’est une pratique aussi incroyablement puissante qu’incroyablement difficile.

    Sur l’expérience des participant·e·s, leurs multiples besoins comblés dans cette histoire, je préfère vous laisser leur poser la question si vous en avez l’occasion. Pour ma part : créativité (l’invention des exercices et du modèle, ma façon d’animer, et bien sûr les improvisations vu que je chantais toujours avec le groupe), partage (de ma passion pour cette pratique époustouflante), contribution (au bien-être, à l’évolution et à l’épanouissement des participant·e·s, plus que dans aucune autre formation courte ou longue que j’ai donnée), amour (beaucoup donné, beaucoup reçu), beauté et communion (quand les co-improvisations ravissaient mon cœur et mes oreilles, ce qui arrivait souvent), apprentissage personnel, sens et accomplissement (je n’ai pas fait grand chose dans ma vie dont je sois aussi fier), spiritualité… tout ça en me rapportant de l’argent en plus.

    Tout n’a pas non plus été rose tout le temps. J’ai eu des tensions avec certain·e·s participant·e·s par rapport auxquelles je suis triste d’avoir fait certains choix. Ces épisodes ont été rares mais douloureux de part et d’autres. J’ai eu des frustration, des contrariétés et des déceptions, notamment face à l’écart entre mes espérances et la réalité. J’ai conçu le programme d’apprentissage à l’intention de personnes passionnées et hyper investies comme moi, qui auraient travaillé presque tous les jours une heure ou plus chez elles au looper. Presque tout le monde a joué le jeu de travailler un minimum et de rendre un nombre respectable d’exercices, mais pas plus d’une personne sur dix n’a travaillé (presque) autant que ce pour quoi était optimisée la formation. La sagesse m’a suggéré de m’adapter, de réduire le nombre de notions du modèle, de répéter davantage les mêmes exercices pour permettre l’assimilation qui ne se faisait pas assez chez soi. Je ne l’ai pas écoutée. Cela m’aurait été difficile et surtout ça n’aurait pas été la formation que j’avais envie de donner. Je l’avais posé clairement, les participant·e·s étaient d’accord, je proposais quelque chose d’optimisé pour les « bosseurs », et tant pis s’il n’y en avait que deux ou trois toutes promos confondues. Cela m’a frustré mais pas tant que ça (j’étais par exemple beaucoup plus frustré par les retards), c’est plus aujourd’hui avec le recul que je regrette de ne pas m’être davantage adapté, pour permettre une meilleure cohérence de l’ensemble, davantage d’inclusion et de valorisation des participant·e·s.
    Enfin, je me suis beaucoup fatigué. J’ignore pourquoi, si c’était dû au manque d’alignement intérieur entre mes différentes parts, à ma recherche d’idéal pédagogique qui m’a éloigné de mon intégrité, à un excès d’heures de travail, à un manque d’inspiration à partir de 2017 (je suis entré dans une sorte de cercle vicieux où ma fatigue m’empêchait d’aller chercher de l’inspiration à l’extérieur, j’ai globalement arrêté de me former à partir de cette année-là et ce jusqu’à 2020) ou à un manque ou un excès d’adaptabilité. Toujours est-il que je me suis épuisé de plus en plus, et que bien qu’Improvie reste jusqu’à la fin un sanctuaire, une bulle de lumière pour moi, son éclat et mon élan se sont atténués au point qu’une part de moi regrette presque de m’être poussé à aller jusqu’au bout du dernier cycle 3, de ne pas m’être arrêté un an plus tôt en 2018. J’imagine que cela m’aurait permis de mieux prendre soin de moi et aussi de cette adorable dernière promo que je suis triste de ne pas avoir honoré de toute ma passion et de toutes mes forces. Si cela s’était terminé en 2018 j’aurais probablement été triste et fier, alors qu’en 2019 j’ai surtout été soulagé, de pouvoir enfin me reposer de tout ça. Autre conséquence peut-être de cette année où je me suis poussé au-delà de mes limites, j’ai eu besoin d’une coupure, un peu comme après une histoire amoureuse. Je n’ai quasiment pas renvoyé un seul mail depuis la fête de fin. J’avais pourtant espéré qu’après la formation, j’aie l’élan de garder un lien avec les « improvivant·e·s », par exemple en proposant parfois des soirées, rassemblements ou ateliers, en continuant à envoyer parfois des vidéos, enregistrements ou recommandations. Mais rien de tout ça.

    Cet article est aussi (et surtout) pour moi une étape dans un processus de deuil. Tout au long de cette année j’ai eu cette impression très nette qu’Improvie n’était pas tout à fait fini. Je pensais que c’était lié à la formation de formateur·rice/facilitateur·rice en chant improvisé que je donnais à l’intention de personnes ayant fait Improvie, qui bien que très différente de l’histoire originale, me semblait une sorte d’épilogue. Demeuraient aussi des dossiers partagés, des sections privées sur mon site et un groupe Facebook, tout cela devenu inactif. Et puis cet article que je voulais écrire et que je repoussais sans cesse. Je me laissais penser que quand j’allais écrire cet article et refermer ces espaces, cela permettrait que la page se tourne, pour moi et pour celles et ceux d’Improvie qui peut-être éprouvaient cette même sensation d’inachèvement. Puis en parlant avec certain·e·s et en m’entendant répondre que pour elles·eux c’était déjà bien fini, j’ai accepté qu’il n’y avait peut-être que moi qui avais finalement du mal à passer à autre chose. J’ai peut-être sous-estimé ma propre dépression post-formation, passé le temps du repos, ma nostalgie de ce cadre qui soutenait si bien les instants de grâce, le découragement de se demander ce qui vaut le coup d’être entrepris après une histoire pareille.
    La formation de formateur·rice s’est terminée début octobre 2020 (repoussée de six mois par la pandémie). Je me suis finalement mis à cet article il y a quelques jours après plusieurs tentatives avortées. J’avais écrit presque cinq heures sans m’arrêter quand j’ai eu un problème technique qui a presque tout effacé ce que j’avais écrit. Une part de moi était hébétée, choquée et amusée à la fois, et répétait en boucle « mais sérieusement c’est quoi le problème avec cet article ? » Étrangement, ça m’a à peine déstabilisé. L’écriture avait été facile, fluide, douce et plaisante, je recommencerais le lendemain. Ça a été encore plus facile.
    Je ne m’attendais pas à écrire autant. Et je ne m’attendais pas à ce qu’à force d’écrire, de célébrer, de remettre le nez dans les vidéos et archives, tout en me sentant me délester, je ressente aussi de plus en plus de tendresse. Une profonde tendresse vis à vis de moi et des improvivant·e·s, et le réveil d’un élan de contribution à leur égard. Jusqu’ici quand je pensais à ces actions symboliques pour terminer Improvie, c’était un peu en mode (pas que mais quand même) « vivement que ce soit réglé, qu’on n’en parle plus et que je puisse passer à autre chose ». Ce n’est plus le même projet maintenant. Je ne me sens plus pressé, je n’y vois plus de corvée. Je me réjouis en y pensant et j’ai de nouvelles idées, des petits cadeaux à faire aux improvivant·e·s en même temps que sortira cet article. Je n’en dis pas plus et garde ça privé, car je me sens finalement en paix avec l’idée que le plus précieux dans cette histoire ne puisse pas être transmis ; le plus précieux dans cette histoire restera entre nous qui l’avons vécue.